En 1957, Stanislav diplômé du Collège d'Art Penza nommé d'après Savitsky.
Il a étudié sous IS conseils Gorushkin-Sorokopudov.
En 1963, il est diplômé de l'Institut d'Etat de Moscou académique Art nommé d'après VI Sourikov, l'atelier de
É.A. Kibrik - graphiques de chevalet, et l'atelier de M.N. Aleksic - gravure.

  • Artiste du peuple de la Fédération de Russie

  • Membre de l'Union des Artistes de l'URSS (1970)

  • Lauréat du Prix d'Etat de la RSFSR Repin (1978)

  • Membre correspondant de l'Académie des Arts (1983)

  • Artiste émérite de Russie (1984)

  • Membre de l'Académie Russe des beaux-Arts

  • Lauréat de l'argent et médailles d'or de l'Académie Russe des beaux-Arts

Ses œuvres figurent dans les collections du La galerie d'État Tretiakov, Le Musée Russe, Le musée des beaux-arts Pouchkine

 

 

 

Tout ce que nous admirons dans les eaux- fortes de Stanislav Nikireyev – que ce soit un brin d’herbe ou un champs qui se perd à l’horizon, des chaumières en bois ou des bâtiments monumentaux, un scarabée, un papillon, un oiseau ou une chaîne de montagnes - bref tout refléte l’harmonie ineffable et infinie de l’univers. Quelle rare consolation dans notre vie plutôt discordante des humains!

 

Vladislav Zaïtsev

 

 

Je Suis D’origine Tambovienne 

Je suis venu au monde dans une modeste maison- nette en rondins un jour d’automne de 1932. Mes premiers souvenirs d’enfance sont ceux de vergers fleu- rissants de notre cité ouvrière dans la ville paisible de Mitchourinsk, région de Tambov, et de notre ruelle toute couverte d’herbe menue et épaisse. ​

 

Les vergers composés d’espèces locales étaient alors à la mode et on les voyait pousser partout. La ruelle herbue n’avait pas encore connu de pneus des voitures et ressemblait à un large tapis velouté, bordé de maison- nettes construites par leurs habitants. Ces logis étaient aussi différents que leurs propriétaires mêmes. Il n’y en avait pas de luxueux, mais leurs chambranles et corniches en bois coupé les rendaient élégants et agréables. ​

 

Je ne savait pas alors, pourquoi ma rue Rykov avait été rebaptisée Kirov. Ou bien, pourquoi on démolissait l’église près du marché et pourquoi nombre d’autres églises avaient souffert des dégâts. On chuchotait tout bas en mentionnant des répressions, et j’ai entendu ce mot obscur «yejovchtchina». Aucun de ces tourbillons des tragédies ne me touchait, tout mon être enfantin n’appartenant qu’au calme et la candeur de la maison paternelle. Cette vie bienheureuse dans le monde radieux de ma tendre enfance n’a pas duré longtemps. À l’âge de sept ans j’ai appris que j’étais pauvre. ​

 

Cela m’est arrivé vers le Nouvel an. Mes parents ont mis un arbre de Noёl chez nous. Mais on ne l’a pas orné comme il faut. Il n’y avait pour toute garniture que quelques gâteaux secs et petits fours cuits par maman. Or, le sapin de nos voisins, un peu plus aisés que nous, était tout couvert d’ornement. Il y avait toutes sortes de jouets de carton, comme petits éléphants, poissons, lapins, écureuils, champignons, tous peints en vives couleurs d’or et d’argent. J’aurais voulu que notre arbre fût aussi joli. Alors, j’ai emprunté quelques jouets à ces voisins. Ensuite, j’ai ôté la couverture de quelques-uns de mes livres, sur lequelles j’appliquais un petit poisson ou éléphant, puis faisais leurs contours et les découpais. Je n’avais comme peinture qu’un assortiment modeste d’aquarelle collé sur une petite palette-jouet de carton. Mes jouets improvisés n’étaient guère épatants, puisque peints seulement en brun, bleu et jaune assez ternes, mais c’était à moi. Un peu plus tard j’ai essayé d’imiter les Freux, fameux tableau de Savrassov. Cette fois, je me suis servi du noir et de l’ocre rouge. C’est étonnant que ce bout de papier ait pu rester intact jusqu’à présent. Il paraît que c’était mon père qui m’a suggéré l’emploi de quadrillage et de verre à vitre pour éviter certaines dif- ficultés de dessin. Plus tard j’ai appliqué ces astuces en faisant un portrait de Staline qui a mérité l’approbation de tous ceux qui venaient nous voir. Cela m’a fait croire que j’étais un vrai artiste. 

 

Un jour, avec ce dessin à la main et encouragé par un copain, j’ai franchi timidement le seuil d’un atelier qui venait d’être ouvert. Là j’ai appris qu’il faut dessiner d’après nature et comment faire ça. ​

 

Les deux années d’études d’atelier ont été suivies de celles passées dans la celèbre École d’art de Penza, où les professeurs bienveillants et sensibles fondaient leur système d’enseignement sur la puissante tradition du réalisme russe dont les modèles étaient exposés dans une excellente galerie de peinture tous près des classes. J’ai eu la chance de voir et d’entendre le superbe, fier, vivant et très doué Ivan Silytch Goruchkine-Sorokopoudov, jadis disciple favori du grand Ilya Repine. Le maître âgé n’apparaissait que rarement à l’école, à cause de sa santé précaire, mais ses beaux tableaux et ses remarquables dessins au fusain étaient toujours devant moi et me ravissaient le regard. Non seulement c’était des oeuvres de maître, mais elles exprimaient les traits essentiels de la vie et de la culture russes. ​​

 

Je faisais mes études avec application, afin d’obtenir une bourse élevée, ce qui était pour moi d’une importance vitale, car ma mère ne pouvait pas m’entretenir. La terrible famine de 1949, qui m’a tourmenté pendant toute la première année scolaire, s’est terminée enfin.

Mais alors, j’avais à affronter une autre épreuve, celle du service militaire.

Ce fut seulement en 1957 qu’après avoir terminé mes études à l’école de Penza avec mention excellente je me suis rendu à Moscou pour tenter d’entrer à l’Institut d’Art Sourikov.

 

En ce temps-là je pouvais juger des vertus de mon talent dont les meilleures qualités se manifestaient en dessin. J’ai renoncé à l’honneur d’être artiste peintre et j’ai formé une requête pour être admis à la faculté d’art graphique. On m’a mis a l’atelier d’art graphique dirigé par le professeur E. Kibrik qui était un maître d’illustration éminent. Son charme et son art d’enseigner, aussi bien que son audace artistique m’ont impressionné au point que mon apprentissage en art m’a semblé alors être au tout début.

 

Il enseignait le réalisme qui est la manière la plus difficile de l’art grahique. Il était rigoureux et gentil, fervent et tolérant à la fois. Il espérait voir un jour ses élèves tendre dans leurs ambitions artistiques aux com- positions vastes et complexes, aussi comprimées que possible et offrant une image impressionnante.

 

Malgré les notes excellentes pour mes compositions en couleurs, je me rendais compte vers la fin des études que ce n’était pas ma vocation et que j’étais plutôt paysagiste. J’ai trahi l’attente de mon maître en n’ayant pas réussi à être parmi les meilleurs promus de l’année. C’est avec une humeur sombre que je commençais une vie nouvelle et peu aisée, où il me fallait tenir ferme, m’établir et trouver mon propre chemin dans le métier d’artiste.  La peinture à l’huile a été laissée de côté. Un pen- chant pour le dessin pittoresque au crayon de couleur, au trait fougueux et aux couleurs d’un éclat excessif, me réconfortait pour un temps. J’ai cru même que j’étais bien original et n’avais pas mon pareil en ce genre graphique. Outre cela, j’ai fait alors quelques estampes lithographiques et tailles-douces à la pointe sèche qui ont été exposées à maintes reprises et me faisaient subsister. Je pensais que c’était pour longtemps ou même à jamais. 

 

Les lois de l’art ne sont pas à confier au papier. Il est impossible de présager, selon des considérations théoriques, le développement éventuel d’un artiste, puisque ce processus exprime le monde de sa vie perçu par l’indvidu même. Plus il est observateur et proche de la vie et de la nature et plus profonde est son affection pour ses compatriotes, leurs culture et coutumes, - moins prévisible est son oeuvre qui, en tous cas, doit néanmoins être un phénomène d’art peu ordinaire. 

 

Des impulsions que je ne puis pas définir m’ont renvoyé à l’art de la taille-douce, précisément à la plus difficile de ses différentes techniques, celle de l’eau-forte. Cette fois-là, c’était une petite vue d’hiver faite d’après nature et nommée Givre Argenté. Peu après le même sujet s’est transfor- mé à un Paysage d’hiver d’un plus large format. Aujourd’hui ces deux pièces ne m’impressionnent pas beaucoup et je ne comprends pas trop, pourquoi jadis ils ont provoqué tant de bruit. Il faut quand même reconnaître qu’ils ont manifesté le début d’un grand travail exténuant la vue et tout le corps, qui a produit nom- bre d’images dont une suite graphique s’est composée après. Un nouveau champ d’activité s’est ouvert devant moi, et j’ai donné toutes mes forces à un seul genre de l’estampe: l’eau-forte.

 

Ce travail dure plus de trente ans déjà, et son terme n’est pas en vue. Pourquoi cela? Le cours de mon évolution professionnelle, où j’ai essayé plusieurs procédés graphiques, m’a fait assumer ce style d’expression qui, quoi que simple d’apparence, exige l’emploi de toutes sortes des moyens artistiques raffinés. Je n’ai inventé aucune méthode inouïe de travail. Celle que j’applique s’appelle réalisme, juste comme autrefois. Les traits extérieurs de mon oeuvre sont aussi traditionnels. Mais quant à l’élaboration de la surface de l’image, du milieu et des détails, là je suis à présent en droit de la considérer comme une facture bien à moi.  

 

L’aptitude aux découvertes est sans doute un des attributs d’un vrai artiste. Or, toute découverte n’a de valeur artistique que lorsqu’elle est issue de la percep- tion du monde du créateur et non des caprices de la mode. Il est très difficile d’obtenir un succès de cette nature. A chaque pas un artiste est séduit par les grands noms des maîtres modernes et anciens dont les oeuvres lui paraissent faciles à imiter, par les sommes folles qui circulent au marché d’art, par la publicité commerciale provocante et même par les réussites de ses confrères. 

 

Parfois on tient par méprise l’art réaliste pour une matière bien simple. Or, une oeuvre n’est digne de ce titre de réalisme que lorsqu’elle est imprégnée d’esprit du temps, de ses douleurs et de sa joie de vivre; quand son style, tout en restant enraciné dans la tradition, n’est pas étranger aux tendances nouvelles et s’ouvre non seule- ment aux experts et connaisseurs mais au grand public de même. 

 

La pointe de graveur peut servir de moyen d’une expression artistique aussi сandide que sublime qui éta- it jadis la coutume des artistes russes et qui est deman- dée par notre temps. En m’exprimant ainsi je voudrais confier à mes prochains ma perception de tout ce que j’ai vu et ce que j’ai compris – ou parfois pas compris. Je voudrais leur faire voir comment la nature souffre du vandalisme et de la rapacité effrénée inhérents à la ci- vilisation moderne.

 

Avec la pointe qui trace un dessin sur une mince couche de vernis couvrant une plaque de cuivre, je peux représenter les moindres détails du monde visible de la nature. C’est à l’individu au regard indifférent que notre habitat paraît simple et unidimensionnel. Décharges immondes dans les boulaies, calvities noires et tas de bouteilles cassées au milieu des clairières veloutées comme vestiges des pique-niques avec feux de bois, tout cela n’est-il pas une fâcheuse consequence de cette manière simpliste de voir les choses? Il ne vient pas à l’esprit de ceux qui commettent de telles horreurs qu’ils perdent ainsi ces lieux, les enlèvent aux herbes et fleurs vivantes, aux papillons et scarabés, aux fourmis et libellules. N’est-ce pas là une des sources du torrent trouble de modernisme?

Bien souvent un coup d’oeil superficiel donne à l’artiste des impressions qui pourvoient à ses besoins. Pas mal de jeunes créateurs d’aujourd’hui croient qu’aussitôt qu’une impression est fixée, le but est atteint et qu’il ne vaut pas la peine de s’occuper de tout le reste. Le fameux Carré noir de K. Malevich est aussi un résultat des impressions et des méditations. Les panneaux routiers somptueusement encadrés sont de même bien impressionnants. Mais à quoi bon faire passer tout cela pour des oeuvres d’art en abusant de ce noble mot?

 

J’ai toujours regardé le monde avec les yeux grand ouverts afin de saisir l’entier, mais très souvent je m’arrête et je cligne mes yeux pour discerner la faune et les objets les plus menus. Ils sont, à mon sens, les protagonistes du spectacle majestueux de vie de la nature. Ils créent un univers calme, serein, pur et radieux qui me rappelle mon enfance bienheureuse. Et qui m’incite à aimer encore plus fidèlement la nature et me mettre à  mon bureau de graveur, où une plaque de cuivre et les pointes m’attendent.

Les dimensions limitées des plaques que je travaille sont la cause d’une difficulté considérable, car j’aurais voulu y placer un tas d’objets et des détails qui me sont chers. À présent j’emploie des planches un peu plus grandes, ce qui exige encore plus de temps à la réalisation d’un projet. Ainsi, les deux pièces, Bassecour de la mère Frossia et Dernières gelées m’ont valu trois années de travail. Je me rappelle le temps de mes études à l’Institut quand je pouvais produire une eau- forte en deux ou trois jours ou, plutôt, soirées. Qu’est-ce qu’il m’arrive? Ma vue et mes forces baissent-elles? Oui, peut-être, mais c’est surtout que je me fais moins tolérant envers des oeuvres taillées à la serpe. Pourtant, ma délivrance de la grossièreté malséante des traits et de toute confusion du clairobscur s’est avérée un processus long et pas facile.

Il faut que je dise quelques mots de mon oeuvre nommée Dernières gelées qui me paraît une réussite. 

 

Pas mal de titres de mes tailles-douces contiennent cet adjectif triste: dernier. C’est que j’aime représenter les phénomènes de transition, où un état de l’ambiance s’éteint et cède sa place à un nouvel état naissant. Par- fois la situation change sous les yeux de l’artiste, et il lui faut donc observer intensément et dessiner vite. Ainsi, pendant deux longues matinées je faisais les ébauches au crayon d’un petit marais près de mon logement à Podolsk. L’appareil photographique n’est pas très utile dans mon métier. 

 

Une beauté magique et fugitive s’était ouverte devant moi. Une glace mince et fondue çà et là sous le soleil de printemps était couverte des ramages composés des taches sombres sur la glace et des petits cristaux d’eau. Les branches d’une oseraie se reflétaient sur les endroits plus larges de dégel. Et j’ai admiré un spectacle hallucinant des feuilles mortes de l’année passée qui avaient hiverné dans la glace. Certaines se pavanaient en flottant sur l’eau, mais les autres, restées prises par la glace et à peine visibles, étaient les plus merveilleuses. La beauté expirante des derniers restes de la neige сomplétait cette scène inoubliable. 

 

Ce petit marais-là devait se transformer, un ou deux jours après, en surface plane de l’eau trouble. Plus tard j’essayais avec une assiduité peu commune de graver cette symphonie de l’eau, de la glace, de la neige, des feuilles et des herbes mortes sur une planche de cuivre. En travaillant jusque tard dans la nuit je ne pouvais élaborer que quelques centimètres carrés de l’image.

Cette eau-forte date de 1990, mais je la tiens jusqu’à présent pour une de mes plus grandes réussites. De prime abord, elle peut sembler plutôt monotone avec ce jeu bien réservé du noir, du gris et du blanc. Or, il faut concevoir le charme de ce clair-obscur argentè et éprouver une espèce de nostalgie mélancolique pour la vie disparue de l’été, de l’automne et de l’hiver passés aussi bien qu’un pressentiment du réveil proche de la terre natale.

 

Stanislav Nikireyev

Le printemps 2007